Le nouveau Code des marchés publics constitue une avancée pour la promotion des achats publics durables, responsables et circulaires. C’est l’appréciation de Missira KEITA, Directrice Qualité et Développement Durable de Eiffage, qui estime que les dispositions du texte offrent de nouveaux leviers pour renforcer la résilience des infrastructures et encourager l’innovation dans le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP).
Intervenant lors de l’atelier national sur les achats publics durables et circulaires dans le secteur du bâtiment organisé par l’ARCOP avec l’appui du PNUE en début novembre, elle a souligné que les possibilités ouvertes par le Code doivent désormais être traduites dans les pratiques des maîtres d’ouvrage et des entreprises. « Le nouveau Code des marchés publics a été une énorme bouffée d’oxygène », a-t-elle déclaré, en insistant sur la nécessité d’accompagner les acteurs dans l’appropriation de ses dispositions.

Son expérience récente illustre les difficultés rencontrées sur le terrain. Sollicitée par le bureau d’études de prix de son entreprise à la suite d’un appel d’offres relatif à des travaux de canalisation pour l’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS), elle a été invitée à proposer des solutions répondant à une exigence d’acquisition d’équipements durables. « Je ne savais même pas de quoi il s’agissait », a-t-elle reconnu, soulignant le besoin de clarifier les notions et les critères liés aux achats durables, y compris auprès des entreprises établies depuis longtemps au Sénégal.
Une stratégie environnementale articulée autour de quatre axes
Eiffage Sénégal s’est engagée dans un plan stratégique environnemental de cinq ans, articulé autour de quatre axes : le climat, les ressources, la biodiversité et le volet sociétal. Cette démarche s’inscrit dans les Objectifs de développement durable (ODD) 11, 12 et 13, relatifs notamment aux villes durables, aux modes de consommation et de production responsables et à la lutte contre les changements climatiques. L’entreprise travaille à la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, qu’elles soient directes ou indirectes, tout en cherchant à agir sur l’ensemble de sa chaîne de valeur. Elle privilégie également les achats locaux, en recourant autant que possible à des fournisseurs et prestataires établis au Sénégal. Dans le secteur du BTP, où les consommations de carburant et les matériaux de construction pèsent dans le bilan environnemental des projets, des outils de suivi des émissions permettent de mieux évaluer les efforts à fournir. L’entreprise reconnaît toutefois rencontrer davantage de difficultés dans la mesure des émissions indirectes liées à sa chaîne de valeur.

Elle expérimente aussi des solutions sur ses propres sites avant d’envisager leur déploiement sur les chantiers. Parmi les initiatives présentées figurent le traitement des eaux usées par des filtres plantés, l’amélioration de l’efficacité énergétique et l’utilisation de conteneurs solaires sur les bases de chantier. Ces dispositifs pourraient être intégrés aux cahiers des clauses techniques particulières (CCTP), avec des exigences portant sur la gestion de l’eau, les matériaux bas carbones ou encore la consommation énergétique des installations temporaires. Pour Missira KEITA, les efforts de durabilité ne doivent pas concerner uniquement l’ouvrage livré, mais également les conditions dans lesquelles il est construit.
Recyclage, matériaux alternatifs et solutions fondées sur la nature
Plusieurs exemples présentés montrent que des solutions concrètes existent déjà au Sénégal. Sur un projet réalisé avec Enabel, l’entreprise a notamment contribué à l’utilisation d’enrobés recyclés, de pavés fabriqués à partir de boues de vidange, de murs de clôture en blocs de terre comprimée et de trottoirs intégrant des coquillages.
D’autres initiatives portent sur le réemploi des matériaux issus des essais de résistance du béton. Plutôt que de les abandonner comme déchets, l’entreprise envisage leur valorisation dans certains ouvrages, notamment pour la réalisation de murs de clôture. Avec l’appui du Bureau de mise à niveau, elle a également acquis une unité permettant de récupérer les agrégats issus du béton et de les réutiliser dans la fabrication de nouveaux matériaux.

Les solutions fondées sur la nature constituent un autre levier. Sur le prolongement du Train express régional (TER), des dispositifs associant géogrilles et végétalisation ont été utilisés pour stabiliser des talus, en complément des méthodes traditionnelles reposant principalement sur la maçonnerie et la pierre.
À la gare de Sébikotane, l’entreprise a également expérimenté le Typha, une plante envahissante, comme matériau de coffrage biodégradable dans un vide sanitaire. Ces expériences, a expliqué l’intervenante, démontrent l’intérêt de rapprocher les entreprises des bureaux d’études, des chercheurs et des spécialistes afin de développer des solutions adaptées aux réalités locales.
La formation, une condition pour changer les pratiques
La généralisation de ces approches suppose toutefois une montée en compétences de l’ensemble des acteurs. Missira KEITA a évoqué les formations suivies par des ouvriers de son entreprise sur les matériaux biosourcés et les techniques de construction en terre, ainsi que les initiatives internes consacrées à la biodiversité et à la sensibilisation du personnel aux enjeux climatiques. Elle estime que les compétences spécialisées restent insuffisantes pour accompagner la conception et la réalisation d’infrastructures durables. Le développement de formations techniques, le recours à des cabinets spécialisés en écoconception et le renforcement des collaborations entre entreprises, universités et centres de recherche sont, selon elle, indispensables.
L’intervenante plaide également pour une meilleure prise en compte du développement durable dès la conception des projets. « Si vous n’avez pas, dès la phase conception, les connaissances techniques qui vont avec, vous ne pouvez pas y arriver », a-t-elle averti.
Elle souligne que les exigences environnementales sont encore plus présentes dans certains marchés privés que dans les appels d’offres publics auxquels son entreprise répond. Elle appelle ainsi les maîtres d’ouvrage à anticiper ces besoins et les partenaires financiers à prévoir les ressources nécessaires aux études d’écoconception, souvent insuffisamment prises en compte dans les budgets consacrés aux projets.
Ouvrir davantage les marchés à l’innovation
Au-delà des compétences, Mme KEITA a insisté sur la nécessité de laisser une place plus importante aux variantes techniques dans les appels d’offres. Des cahiers des charges trop rigides peuvent empêcher les entreprises de proposer des solutions innovantes, même lorsque celles-ci permettent de réduire les déchets, les consommations d’eau ou l’utilisation de matériaux conventionnels. Elle appelle également à faciliter l’accès des petites entreprises et des start-up à la commande publique. Si les grandes entreprises disposent souvent de moyens plus importants pour répondre aux exigences techniques, les structures innovantes de petite taille rencontrent davantage de difficultés à accéder aux marchés. Elle recommande, à cet égard, de favoriser l’accès aux marchés de faible montant et de revoir les conditions applicables aux offres spontanées.

Pour elle, la recherche et l’innovation doivent être davantage intégrées aux politiques d’achats durables. Les entreprises ne peuvent, à elles seules, développer toutes les solutions nécessaires. Les partenariats avec les universités et les structures de recherche sont essentiels pour concevoir des matériaux et des procédés adaptés aux besoins des projets.
Des critères environnementaux à intégrer dans les appels d’offres
La représentante de Eiffage Sénégal à l’atelier invite enfin les autorités contractantes à traduire les objectifs de durabilité dans les dossiers d’appel d’offres, en tenant compte des orientations nationales en matière de développement durable et de transition climatique. Les critères d’évaluation pourraient notamment valoriser les propositions relatives au recyclage des déchets de chantier, à l’économie d’eau, au réemploi du béton et à l’utilisation de matériaux à moindre impact environnemental. L’enjeu est de ne pas limiter le choix à l’offre la moins chère, mais de prendre également en considération les performances économiques et environnementales sur la durée de vie du projet.
Elle considère que le nouveau Code des marchés publics offre plusieurs possibilités pour avancer dans cette direction, notamment en matière d’innovation, d’analyse du cycle de vie et de participation des PME. Elle invite toutefois l’ARCOP à accompagner les acteurs par des guides pratiques, des explications et des outils adaptés. « Vous avez beaucoup de leviers possibles pour tendre vers des achats publics durables et responsables », a-t-elle conclu, estimant que l’engagement des maîtres d’ouvrage reste déterminant. Les entreprises pourront progressivement adapter leurs pratiques, à condition que les exigences soient clairement formulées dans les marchés et que l’ensemble de l’écosystème dispose des compétences nécessaires pour y répondre.