ENTRETIEN EXCLUSIF – APS / Dr Moustapha DJITTÉ, Directeur général de l’ARCOP
Journaliste
Bienvenue dans ce nouveau numéro des Entretiens exclusifs de l’Agence de Presse Sénégalaise, la vitrine du Sénégal. Ce soir, nous avons le plaisir de recevoir le Dr Moustapha DJITTÉ, Directeur général de l’ARCOP, l’Autorité de Régulation de la Commande Publique. Bonsoir, M. le Directeur général.
Dr Moustapha DJITTÉ :
Bonsoir, M. SOW et merci pour cette invitation. Je tiens également à remercier les équipes de l’Agence de Presse Sénégalaise pour le travail remarquable qu’elles accomplissent dans la vulgarisation de l’information au Sénégal.
Journaliste
Merci à vous. Le prétexte de cet entretien est le lancement, le 14 octobre prochain, de la plateforme de dématérialisation des procédures de la commande publique. Une transformation majeure qui va profondément moderniser le fonctionnement de l’administration sénégalaise. M. le Directeur général, quels sont les enjeux et les objectifs de cette réforme ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
Merci, Monsieur Sow.
Effectivement, la dématérialisation est une réforme de grande portée. Si son champ d’application direct est la commande publique, ses effets s’étendront à toutes les administrations, puisque chacune est concernée par la passation des marchés publics. L’objectif, c’est de moderniser en profondeur la gestion de la commande publique.
Jusqu’ici, tout se faisait sur papier. Lorsqu’une administration lançait un marché, elle préparait un dossier d’appel d’offres en version physique, souvent constitué d’une pile impressionnante de documents distribués aux opérateurs intéressés. Cela représentait des coûts considérables : impression, duplication, distribution.
Les entreprises devaient ensuite préparer leurs offres, elles aussi en version papier, avant de les déposer physiquement auprès de l’administration.
Imaginez : pour un marché avec quinze candidats, cela faisait quinze piles de documents que l’administration devait examiner, avec tous les risques que cela comporte — perte, manipulation, ou même altération volontaire de pièces.
Une fois l’évaluation terminée, il fallait encore produire des correspondances, des notifications, des publications officielles… toujours sur papier.
La réforme vient bouleverser tout cela. Désormais, l’Administration disposera d’une plateforme unique où tout se fera de manière dématérialisée. L’avis d’appel d’offres n’aura plus besoin d’être publié dans un journal : il sera inséré directement sur la plateforme, accessible à tous. C’est gratuit, alors qu’une simple demi-page d’insertion pouvait coûter jusqu’à 400 000 FCFA.
Sachant que nous comptons plus de 800 autorités contractantes, chacune publiant en moyenne dix marchés par an, l’économie réalisée sera considérable.
De même, le dossier d’appel d’offres sera désormais conçu et mis à disposition en ligne. L’opérateur intéressé pourra le télécharger, préparer son offre de manière numérique et la soumettre sur la plateforme. L’ouverture des plis et le procès-verbal seront automatiquement générés et partagés avec tous les candidats.
En somme, cette réforme permet à notre administration de se moderniser, de renforcer la transparence et de réaliser des économies substantielles.
Tout sera désormais traçable et accessible, éliminant les zones d’ombre et les pratiques opaques.
Journaliste
On imagine qu’il vous a fallu beaucoup de travail pour y arriver. Quelles sont les grandes réformes qui ont été nécessaires pour digitaliser les procédures de passation des marchés publics ?
DR MOUSTAPHA DJITTÉ :
Vous avez raison. Cette réforme nous mobilise depuis plus d’un an. Chaque semaine, sans exception, nous tenons des réunions techniques sur la plateforme. Et dès le départ, nous avons adopté une démarche ouverte et participative, car même si la réforme est portée par l’ARCOP, elle concerne l’ensemble de l’administration.
Nous avons associé tous les acteurs : la DCMP, le Budget, le Trésor, ainsi que de nombreuses autres institutions.
L’idée était d’intégrer leurs remarques et de s’assurer que chacun soit à l’aise avec le dispositif. Ce travail collaboratif a permis de parvenir à une plateforme consensuelle.
Nous avons également travaillé étroitement avec la SENUM, bras technique du gouvernement sur les questions numériques.
Des experts étrangers ont été sollicités pour évaluer la plateforme, la tester en matière de sécurité, de flexibilité et de performance. Le constat est unanime : la plateforme est sur-sécurisée, innovante et modulaire.
Elle intègre différents modules correspondant aux étapes de la commande publique : publication de l’appel d’offres, dépôt des offres, ouverture des plis, etc. La phase pilote, qui démarre mi-octobre, permettra de tester l’ensemble du processus jusqu’à l’ouverture des plis.
D’ici janvier, nous disposerons d’une plateforme complète, éprouvée et enrichie de nouveaux modules : audit, formation, gestion des redevances, etc.
Notre ambition est de créer une plateforme globale et intégrée, unique en Afrique.
Journaliste
Vous avez évoqué la participation de plusieurs acteurs. Comment s’est déroulée la collaboration ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
Elle s’est faite dans un esprit d’ouverture totale. Nous avons toujours dit : cette réforme n’est pas celle de l’ARCOP, mais celle de l’administration sénégalaise. Aucune entité n’y échappe : toutes seront concernées, jusqu’à la Présidence de la République. C’est une véritable refonte des pratiques administratives. Nous avons veillé à impliquer chaque acteur et à valoriser leurs contributions. Résultat : aujourd’hui, tous se sont approprié la réforme. Parlez à la DCMP ou à d’autres administrations, chacun y voit son projet. C’est un bel exemple de collaboration publique réussie.
Journaliste
Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de commande publique plutôt que de marchés publics ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
C’est une évolution introduite par la réforme de 2021. Avant, il existait deux régimes : les marchés publics (et les délégations de service public) d’un côté, et les contrats de partenariat de l’autre. Chacun avait ses propres organes de gouvernance et de contrôle, ce qui créait des duplications. La réforme de 2021 a permis d’uniformiser et d’harmoniser les procédures.
L’ancienne ARMP, Autorité de Régulation des Marchés Publics, a vu ses compétences étendues aux contrats de partenariat public-privé (PPP). Elle est ainsi devenue l’ARCOP, Autorité de Régulation de la Commande Publique.
La commande publique regroupe donc toutes les formes de contrats destinées à organiser les acquisitions publiques : marchés, délégations et partenariats.
Journaliste
Le cadre législatif actuel est-il suffisant pour encadrer la dématérialisation ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
Oui, l’arsenal juridique est déjà favorable. Le Code des marchés publics et le décret sur les PPP autorisent la conduite des procédures de manière dématérialisée. Nous disposons également de la loi de 2008 sur les transactions électroniques, qui encadre la validité des documents signés électroniquement. Cependant, certaines fonctionnalités de la plateforme nécessitent des ajustements réglementaires.
Pour combler ces écarts, nous avons élaboré un règlement de service : un document qui fixe les règles d’exploitation de la plateforme tout en respectant le cadre légal existant.
Journaliste
Comment garantir, dans l’environnement numérique, la transparence, l’équité et la concurrence loyale ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
Notre plateforme place la transparence au cœur du dispositif. Aujourd’hui, le Président de la République ou le Premier ministre peuvent, depuis leur bureau, accéder à la plateforme et voir en temps réel les marchés en cours, leurs montants, les entreprises attributaires, les délais, etc. C’est une véritable vitrine de la commande publique.
Toutes les offres sont sécurisées. Une fois déposées, elles sont horodatées et chiffrées de bout en bout.
Même l’Administration qui lance le marché ne peut accéder au contenu avant l’ouverture officielle des plis.
Les risques de manipulation ou de falsification sont donc totalement exclus. Et puis, il y a la célérité : tout se fait désormais en un clic.
Un dossier peut être transmis instantanément à la DCMP pour contrôle, sans déplacement, sans perte de temps, sans coûts additionnels. Nous gagnons ainsi en rapidité et en efficacité, au bénéfice de la réalisation des projets publics.
Journaliste
Quel est, précisément, le rôle de l’ARCOP dans la régulation de la commande publique dématérialisée ?
Dr Moustapha DJITTÉ :
Notre rôle reste le même : veiller à la régularité, à la transparence et à la performance du système. Nous intervenons lorsqu’il y a blocage, manquement ou besoin d’ajustement du cadre juridique. C’est dans cet esprit que nous avons initié la création de la plateforme numérique.
Nous avons aussi mis en place un Bureau d’assistance technique pour soutenir les PME et acteurs de l’économie solidaire. Ce bureau aide à identifier les opportunités de marchés et à accompagner les petites entreprises dans la préparation de leurs dossiers, souvent complexes. C’est une manière concrète d’inclure tous les acteurs et de rendre la commande publique plus accessible et plus équitable.