
Depuis le 14 avril, la Bibliothèque universitaire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) célèbre ses 60 ans à travers une série d’activités scientifiques et institutionnelles. Ce jubilé de diamant, qui se poursuit jusqu’au 15 mai, célébre six décennies d’engagement au service de la formation de générations d’étudiants et de chercheurs au Sénégal et au-delà. Dans ce cadre, une journée a été consacrée à l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP), autour d’un thème résolument actuel : « Gouvernance de la commande publique à l’ère de l’intelligence artificielle : information, transparence et accès au savoir ».
Organisée le 17 avril à la salle du Centre international de recherche et de formation en génomique appliquée et de surveillance sanitaire (CIGASS), la rencontre a réuni universitaires, experts du numérique, professionnels de l’information et acteurs publics. Présidée par le Directeur général de l’ARCOP, Dr Moustapha Djitté, en présence notamment du Directeur général de la SENUM, Isidor Diouf, et du Directeur de la BU, François Diouf, elle s’est imposée comme un espace de dialogue sur les mutations en cours dans la gestion de la commande publique.
DR MOUSTAPHA DJITTÉ
Inscrire la commande publique dans la modernité numérique

En ouvrant les travaux, le Directeur général de l’ARCOP a replacé les enjeux de cette journée dans une dynamique plus large de transformation de l’action publique. Pour lui, l’irruption de l’intelligence artificielle dans les processus administratifs ne relève plus de la prospective, mais d’une réalité à intégrer avec méthode. Il a insisté sur la nécessité de concilier innovation technologique, exigence de transparence et accès équitable à l’information, dans un contexte où la commande publique constitue un levier stratégique de développement.
MME SALL NDÈYE MBAYE DIENG
La révolution silencieuse des archives de l’ARCOP

Responsable du Centre des archives de l’ARCOP, Mme SALL Ndèye Mbaye Dieng a retracé les étapes d’une transformation en profondeur engagée depuis 2017. À l’époque, rappelle-t-elle, les documents n’étaient ni numérisés, ni indexés, ni catalogués. Une situation qui limitait fortement l’accès à l’information. Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé. « Tous les documents sont désormais identifiés et accessibles, aussi bien physiquement que via une plateforme numérique », explique-t-elle. Le centre a également souscrit à des bibliothèques numériques, permettant un accès à distance aux ressources documentaires. En l’espace d’un an, le dispositif s’est aligné sur les standards internationaux. La phase de numérisation, toujours en cours, marque une étape décisive dans la modernisation du système d’archivage, désormais pensé comme un outil stratégique au service de la transparence et de la performance administrative.
HENRIETTE DIOP TALL
L’IA comme rempart contre les fraudes, sous vigilance éthique

Magistrate et ancienne coordonnatrice de la cellule d’enquête et d’instruction des recours de l’ARCOP, aujourd’hui conseillère à la Cour suprême, Mme TALL Henriette Diop a apporté un éclairage concret sur les dérives observées dans la passation des marchés publics. Elle évoque notamment des cas de soumissions multiples et concertées, où une même personne opérait derrière plusieurs entreprises pour fausser la concurrence. « Ces pratiques ont conduit à des sanctions allant jusqu’à l’interdiction de soumissionner », souligne-t-elle. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle apparaît comme un outil déterminant. Elle permet d’analyser des volumes importants de données, de détecter des anomalies, d’identifier des ententes suspectes et de générer des alertes en cas de non-conformité. Dans la phase d’exécution, elle peut également signaler des incohérences entre l’avancement des travaux et les paiements effectués. Mais pour la magistrate, cet outil, aussi puissant soit-il, doit être utilisé avec discernement. Les risques liés aux biais algorithmiques, aux erreurs systémiques ou à la manipulation des données imposent une vigilance constante. « L’intervention humaine reste indispensable pour interpréter les résultats et garantir la fiabilité des décisions », insiste-t-elle.
DR BAYE SAMBA DIOP
Une opportunité à encadrer par le droit et les capacités locales

Directeur de la réglementation et des affaires juridiques de l’ARCOP, le Dr Baye Samba Diop a élargi la réflexion en insistant sur les conditions de réussite de l’intégration de l’IA dans la commande publique. À ses yeux, le Sénégal dispose déjà d’atouts, notamment une stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle structurée autour de plusieurs axes : développement économique, contribution aux objectifs de développement durable, souveraineté numérique et renforcement des capacités locales. Dans le domaine de la commande publique, l’IA peut, selon lui, jouer un rôle décisif, notamment dans la vérification des références des entreprises, la détection des fausses déclarations ou encore le suivi de l’exécution des marchés. « Des cas récents ont montré l’utilisation de fausses attestations. L’IA pourrait permettre d’identifier ces incohérences plus rapidement », note-t-il. Cependant, cette transformation suppose des préalables : des systèmes d’archivage performants, des données fiables et une formation adéquate des acteurs. L’IA, insiste-t-il, ne doit pas remplacer l’expert, mais renforcer ses capacités d’analyse. Sur le plan juridique, il plaide pour une actualisation des textes existants afin d’intégrer les enjeux liés à l’intelligence artificielle. S’inspirant des standards internationaux, il évoque la nécessité d’une régulation fondée sur les niveaux de risque, avec des applications strictement encadrées, notamment dans des domaines sensibles comme la commande publique.
Au fil des échanges, une conviction s’est imposée : l’intelligence artificielle s’installe durablement comme un levier de modernisation de l’action publique. Entre promesses d’efficacité et exigences éthiques, elle appelle à une approche équilibrée, fondée sur la maîtrise technologique, la rigueur juridique et la responsabilité humaine. À l’image de cette journée, la réflexion est désormais engagée.
