Les fortes chaleurs, les pluies intenses et les inondations mettent à rude épreuve les infrastructures de transport. C’est le constat dressé par le Pr Serigne FAYE lors de l’atelier consacré aux Achats publics durables et circulaires dans le secteur du bâtiment, organisé par l’ARCOP avec l’appui du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). C’était en début octobre. À cette occasion, l’expert a présenté les résultats d’un projet consacré à l’adaptation au changement climatique pour des infrastructures résilientes et des solutions fondées sur la nature. Menée avec le Centre de suivi écologique (CSE), l’Université d’Oxford et plusieurs acteurs des secteurs des transports et de l’environnement, cette initiative a permis d’évaluer les vulnérabilités du réseau de transport sénégalais et de mesurer les coûts que pourraient engendrer les événements climatiques extrêmes. Financé dans le cadre du Programme d’accélération de l’adaptation en Afrique, soutenu par la Banque africaine de développement, le projet visait à apporter des réponses techniques et politiques aux effets du changement climatique sur les infrastructures. Le Sénégal, deuxième pays bénéficiaire de cette initiative après le Ghana, avait concentré ses travaux sur le secteur des transports.

L’étude a notamment porté sur les routes nationales, départementales et régionales, les autoroutes ainsi que les infrastructures ferroviaires, en tenant compte des projets inscrits dans le schéma directeur routier et autoroutier à l’horizon 2035. Les résultats des projections climatiques présentés par le Pr FAYE montrent une évolution préoccupante. Le Sénégal connaît une tendance au réchauffement qui devrait se poursuivre dans les prochaines décennies. Les températures pourraient augmenter d’environ 3 °C à l’horizon 2050. Dans les régions du Nord et de l’Est, où les températures atteignent déjà 45 °C, les chaussées et les matériaux de construction sont particulièrement exposés. À cette contrainte thermique s’ajoute la modification du régime des précipitations. Les pluies sont de moins en moins régulières et se manifestent davantage par des épisodes intenses, concentrés sur de courtes périodes. Une situation qui remet en question les références techniques utilisées jusqu’ici pour la construction des ouvrages. « On ne peut plus se contenter de périodes de retour de dix ans pour dimensionner les ouvrages d’art. Il faut désormais viser 30 à 50 ans, voire davantage », a indiqué l’hydrogéologue. Les infrastructures doivent ainsi être conçues en tenant compte de l’intensité des événements climatiques auxquels elles seront confrontées tout au long de leur durée de vie.
2 600 milliards de FCFA de dommages potentiels
L’évaluation réalisée dans le cadre du projet a permis d’identifier les axes routiers les plus vulnérables, notamment face aux inondations. Les régions de Saint-Louis, Matam et Tambacounda (nord et nord-est) ressortent parmi les zones les plus exposées, avec des linéaires routiers susceptibles de subir des dégradations importantes. L’étude a également pris en compte les infrastructures projetées, dont certaines pourraient être confrontées à des risques majeurs si les paramètres climatiques ne sont pas intégrés dès leur conception. Les estimations financières donnent la mesure des enjeux. Sur la base de modèles permettant de rapprocher l’intensité des aléas, le niveau de dégradation des routes et les coûts de réparation, les dommages potentiels sur le réseau routier classique sont évalués à environ 2 600 milliards de FCFA pour le risque d’inondation, en l’absence de mesures d’adaptation appropriées.

Pour le Pr FAYE, ces pertes ne se limitent pas aux infrastructures elles-mêmes. Les interruptions de circulation ont des répercussions directes sur l’accès aux services sociaux de base et sur le fonctionnement de l’économie. L’étude fait notamment ressortir près de 4 000 établissements scolaires susceptibles d’être isolés ou affectés par les coupures routières. Les structures sanitaires, les marchés et les activités économiques sont également concernés. À cela s’ajoutent les difficultés de circulation en milieu urbain, les surcoûts d’entretien et les problèmes de sécurité. Autant de conséquences qui, selon l’expert, doivent être prises en considération dans l’évaluation économique des projets d’infrastructures.
Intégrer la résilience dès les études de faisabilité
Au regard de ces risques, le Pr Sérigne FAYE estime qu’un changement d’approche s’impose dans la conception des infrastructures. Le recours à des matériaux adaptés aux fortes températures, le renforcement des chaussées, la mise en place de systèmes de drainage plus performants et l’aménagement de corridors résilients figurent parmi les pistes avancées. Mais l’enjeu dépasse les seules solutions techniques. L’expert insiste sur la nécessité de revoir les outils de planification et les références utilisées par les professionnels du secteur. « Les références méthodologiques doivent changer, les termes de référence doivent changer », a-t-il soutenu. Il plaide pour que les exigences liées à la résilience climatique soient inscrites dans les dossiers de consultation et prises en compte dès les études de faisabilité. Attendre le démarrage des travaux ou l’apparition des premières dégradations pour envisager des mesures correctives revient, selon cette approche, à exposer les investissements publics à des dépenses supplémentaires.

La formation des acteurs et l’actualisation des guides méthodologiques constituent également des leviers importants. Il s’agit de donner aux autorités contractantes, aux bureaux d’études et aux structures chargées de l’exécution des travaux les moyens d’intégrer les risques climatiques dans leurs décisions.
Une feuille de route pour changer les pratiques
Les travaux ont débouché sur une feuille de route transmise au ministère chargé des Infrastructures. Plusieurs initiatives sont depuis engagées pour prolonger cette démarche. L’AGEROUTE travaille notamment à une meilleure prise en compte de la résilience dans ses projets, tandis que le schéma directeur routier et autoroutier fait l’objet d’une actualisation intégrant les enjeux climatiques. Pour le Pr FAYE, cette évolution doit également concerner le cadre réglementaire et les mécanismes de financement. Il estime que le Sénégal doit davantage se positionner sur les ressources disponibles au titre du financement climatique, afin de soutenir les investissements nécessaires à l’adaptation des infrastructures.

La feuille de route préconise, dans cette perspective, une meilleure articulation avec les orientations nationales, notamment la Vision Sénégal 2050 et le Programme national d’adaptation aux changements climatiques. L’objectif est d’éviter les investissements qui, faute d’avoir anticipé les risques, pourraient se révéler vulnérables quelques années après leur réalisation.
Au-delà du secteur des transports, cette expérience pose une question centrale pour la commande publique : comment garantir la durée de vie et la performance des investissements dans un contexte marqué par l’intensification des phénomènes climatiques ? Pour l’expert de l’UCAD, la réponse passe nécessairement par une intégration de l’adaptation et de la résilience en amont des projets. Une exigence qui doit désormais peser autant dans la préparation des marchés que dans la réalisation des infrastructures.